Publication dans les Actes du Colloque "Forme artistique et qualité de réception"
Centre "Écriture" - Université de Lorraine - METZ - février 2012 - sous la direction de M.M.Münch





Il est difficile de mieux montrer l'immémoriale fraternité des arts.

"Le travail de Gabrielle Thierry (puisque les artistes se servent maintenant couramment de ce mot modeste de préférence à "inspiration" ou à l'un de ses synonymes) est une admirable démonstration de la fraternité des arts. Elle fait voir et entendre que si les formes de la musique peuvent être lues picturalement - et inversement - et que si, de plus, les formes picturales peuvent être vues ou lues musicalement puis rejaillir ensuite en formes peintes, c'est parce que l'effet de vie est, au bout du compte, leur dénominateur commun.
Les nymphéas de Monet sont une chose, la Sonate pour violon et clavier de Jean-Sébastien Bach en est une autre, L'Amandier ou La Musicalité des Nymphéas de Gabrielle Thierry en sont deux autres encore, mais comment nier que ces oeuvres, si on aime les découvrir, reposent sur des formes qui sont vives et qui font vivre. Il est difficile de mieux montrer l'immémoriale fraternité des arts."
Marc-Mathieu MÜNCH
Université de Lorraine - 2014
L'Artologie selon MM.Münch





Peinture et Musique
"Les Nymphéas en Partitions colorées"
(Extraits de la publication)

Ed. Honoré Champion

(...)
En 2010, j'ai commencé à griffonner, à faire quelques gouaches exploratoires. Je devais m'approcher au plus près des œuvres de Claude Monet, pour en comprendre les couleurs, leurs palettes si riches. J'ai demandé à la Direction du Musée de l'Orangerie l'autorisation de venir peindre devant les grands panneaux ! La réponse positive et l'accueil reçu ont dépassé mes espérances.

Ce sera finalement après plus de 300 heures à scruter les Nymphéas de Claude Monet que j'ai pu appréhender non seulement les couleurs, les formes, mais aussi la composition, et surtout ce qui émanait de cet ensemble.

Je suis venue peindre au Musée de l'Orangerie deux fois par semaine afin de révéler la musique des Nymphéas. Depuis octobre 2010, j'ai pu approcher, aborder, admirer, écouter les 80 mètres de toiles. Chaque coup de pinceau de couleur pure est observé ainsi que l'ensemble des compositions. Les Nymphéas forment en effet un tout, c'est en quelque sorte une installation majeure dont les murs et l'architecture du musée sont partie prenante de la démarche artistique du peintre.
J'ai à ce jour réalisé tous les Nymphéas dans leur musicalité, 8 panneaux à l'huile, les plus grands en dytique ainsi qu'une vingtaine de gouaches réalisées également sur place.


Reflets d'arbres - Gouache - ©G.Thierry

La composition m'est venue presque naturellement en "écoutant" la peinture de Monet, en relisant le paysage. L'oeil se promène selon une trajectoire qu'il me faudra reprendre sur la toile. La composition sousjacente de l'œuvre de Claude Monet est devenue pour moi de plus en plus lisible. Les toiles me sont apparues très construites, pas seulement dans leur verticalité mais aussi dans les mouvements des reflets, le positionnement des nymphéas formant parfois des cercles et aussi des "damiers rythmiques". Le regard du spectateur est emmené le long du paysage, de la toile. C'est sur cette charpente que ma composition musicale picturale peut s'inscrire.
(...)
La formalisation de la note passe par la coloration de son onde sonore de forme finie, sur le fond coloré et géométrisé (plan qui prend la couleur du fond sonore). Cette formalisation est ici encore plus légitime puisque les ondes sur le plan d'eau ont des propriétés similaires : elles se colorent du reflet de parties du paysage selon l'orientation de la vague d'eau circulaire, et le point de vue du promeneur. Les nymphéas sur leur plan d'eau offrent l'horizontalité de ces partitions colorées alors que les branches de saules retombantes en donnent le rythme.
Les feuilles rondes des nymphéas pourraient être retranscrites par des cercles chromatiques mais le point de vue de Claude Monet impose de les peindre dans la perspective et donc dans leurs formes allongées.
Je les retranscris en rectangle formant des damiers, qui tels des accords de piano, reprennent plusieurs sons, plusieurs couleurs, celles de Claude Monet.
Le reflet plaque le paysage en une surface plane : cette notion de mise en plan du paysage dans le reflet mérite une réflexion bien plus approfondie !

La multiplicité des points de vue réalisés par Claude Monet de son bassin ainsi que la diversité dans les heures de la journée, donne à chaque retranscription musicale une couleur, un timbre, une harmonie différente. Le son et le timbre suggèrent un jeu instrumental. Nous avons déjà mentionné le caractère bleu des notes de piano et de son fond sonore.


Peintures en regard - Musée de l'Orangerie
©G.Thierry


Site dédié au projet de "La Musicalité des Nymphéas" : www.waterliliespaintingmusic.com

Video des séances de travail au Musée de l'Orangerie
Video - Musical Qualities of The Water Lilies




Nuages - Huile sur Toile (Détail) - ©G.Thierry

Pour revenir à la question de l'esthétique, le travail que je vous ai présenté me permet de vous soumettre deux interrogations :

- à partir de mon travail, l'importance du vocabulaire pictural et de la relation que j'essaye de traduire avec la musique correspond à une recherche ancienne et constante de convergence des arts. Pour certains historiens, elle est à situer au moment particulier de l'apparition de l'abstraction en peinture mais peut être également rapprochée d'une liberté nouvelle dans l'histoire de la musique (les deux langages seraient intimement liés).
(...)
- Pour ce qui concerne la postérité, il est assez paradoxal et intéressant pour une artiste inconnue (moi-même, vous l'avez bien compris) de se retrouver devant une œuvre majeure qui pourrait servir précisément à illustrer au mieux la notion de postérité dans l'art. Claude Monet, bien sûr, est déjà l'un des artistes les plus connus mondialement au moment de la réalisation des nymphéas.
Mais il s'agit pour moi de resituer le don des Nymphéas dans le contexte, celui de la fin de la grande guerre et, à ce titre, un message universel de paix fondé sur une esthétique résolument nouvelle pour l'époque et qui participe, répondant en cela à la demande de l'artiste et obtenu grâce au soutien de son ami, le premier personnage de l'état à ce moment, Georges Clémenceau, une architecture et une scénographie des Nymphéas comme archétype de l'accomplissement en lien avec la postérité.


Au Musée de l'Orangerie

- Sachez enfin que les conditions de la donation par Claude Monet précisent qu'aucune autre œuvre ne pourrait jouxter les Nymphéas et être présentées à un public dans les deux salles elliptiques de l'Orangerie conçues pour elles et pour elles seules.
La coexistence de l'oeuvre originale avec mes tableaux, photographiée avec l'accord de la direction du musée et pour un usage privé, est donc l'occasion d'une très grande émotion et a véritablement pris, pour moi, la forme d'un hommage.
©Gabrielle Thierry








La couleur est forme et sujet, elle est purement le thème qui se développe, se transforme, en dehors de toute analyse philosophique ou autre. La couleur est fonction d'ellemême, toute son action est présente à chaque moment comme la composition musicale de l'époque de Bach.

Robert Delaunay, 1939


© G Thierry
Affiliation à la Maison des Artistes n°V223306 - SIRET 484 139 738 00013

www.gabriellethierry.com
www.waterliliespaintingmusic.com